Bealtaine, le sabbat lumineux et menaçant : histoire d’un contraste.

Le mois d’avril est bien avancé, la saison claire bat son plein et les communautés païennes s’apprêtent à célébrer Bealtaine, entre le 30 avril et le 1er mai. Alors que l’équinoxe était le visage de l’équilibre entre l’obscurité et la lumière, Bealtaine, lui, est le symbole fort de la transition entre l’hiver et l’été. 

Autour de l’orthographe de Bealtaine. 

Si certains font l’erreur de l’écrire « Beltane », il est important de rappeler que le mot – tout comme Samhain – a une orthographe et une prononciation précises, pour des raisons valables. Je pense qu’il est primordial, d’autant plus lorsque l’on est engagé dans une voie spirituelle, païenne de surcroit, de veiller au respect des noms, des langues et des origines. Beltane est la forme anglicisée du mot Bealtaine, qui a été donnée à ce festival suite aux colonisations anglaises des régions gaéliques.

Pourquoi écrire Bealtaine ? Tout simplement par respect, Beltane étant la version anglicisée, amputée par souci de simplification du nom original, le choisir c’est aussi choisir la facilité, sans compter que c’est tolérer à travers l’usage de ce mot l’occupation anglaise, et le manque de respect qu’il y a eu vis à vis des peuplades irlandaises. 

Pour comprendre les origines de ce festival du Feu emblématique, un petit tour du côté du PIE : 

La racine PIE *bhel- (1) ‘briller, éclairer, brûler’ + vieil irlandais ten ‘feu’, du PIE *tepnos, apparenté au latin tepidus ‘chaud’, de la racine PIE *tep- ‘être chaud’.

Donc Bealtaine, c’est quoi en fait ? 

Contrairement aux croyances populaires, Bealtaine n’est pas la fête de Belenos, Baal ou Belus, en tout cas pas historiquement, elle l’est devenue plus tard, mais au cours de l’Antiquité. Retour aux racines. 

Bealtaine, historiquement est une fête agricole : vous l’aurez compris, les festivals du feu sont tous en lien avec l’agriculture puisque c’était autour du rythme agricole que s’organisait la vie en société. Bealtaine, l’arrivée du mois de mai, était synonyme de grands mouvements, de séparations au sein des tribus. En effet, le bétail possède le réflexe naturel d’aller chercher la nourriture dans les collines et les montagnes avec l’arrivée de l’été. Ainsi, les tribus se divisaient en deux pour les six mois à venir, jusqu’à Samhain. Certains restaient dans les villages avec les malades et les ainés, préparer la guerre et s’occuper des fermes; tandis que les femmes et enfants partaient vivre aux pâturages d’été. Cette tendance, on l’a nommée plus tard le « booleying », terme Irlandais pour la transhumance. 

Ainsi, c’était un moment de séparation, pour six mois (mis à part une courte retrouvaille possible à Lúnasa lors des premières moissons). Bealtaine était donc une célébration de taille, il s’agissait de réchauffer les coeurs avant les adieux, de se créer beaucoup de souvenirs tout en s’amusant avec le retour des températures plus clémentes et des jours plus longs. Mais, au delà de l’aspect festif de groupe, Bealtaine était un temps consacré aux sacrifices.

Ceux-ci se tenaient notamment au sommet de la colline d’Uisneach, ou les archéologues ont retrouvé des restes d’animaux carbonisés. La survivance actuelle ? Les feux de joie que l’on allume. 

La Colline d’Uisneach.

La coutume, toujours assez présente aujourd’hui, voulait que deux grands feux soient allumés et entretenus côte à côte pendant que le corps clérical incantait, et on faisait passer le bétail entre les feux, dans le but de les protéger contre les maladies et les affections, et donc de sécuriser l’année qui allait suivre. On pratiquait ainsi à Bealtaine une magie du Feu à la fois protectrice, nettoyante et purificatrice. Demander aux dieux une saison claire fertile afin de vivre une saison sombre faste. 

Bealtaine : magie et fertilité.

Le thème évident de la fertilité sexuelle qui est propre à Bealtaine a des racines traditionnelles : il s’agissait de la rupture de l’emprise infertile de l’hiver sur la Terre qui s’éveillait à nouveau timidement depuis Imbolg. Les interactions physiques et sexuelles qui avaient lieu sur la Terre à cette période étaient extrêmement importantes pour accompagner son réveil après la longue stérilité de l’hiver. Ces « accouplements » représentaient symboliquement le mythe dans lequel la force divine masculine, ayant atteint sa majorité, épouse la déesse de la Terre. Le pouvoir du soleil est un thème extrêmement important à Bealtaine, ce qui à mon sens est important à souligner puisque le prochain festival est en l’honneur du dieu Lugh. 

La chaleur croissante, la lumière et les rayons pénétrants sortent la Terre des dernières emprises de la période hivernale. Bien que la force divine masculine soit représentée par le soleil dans sa maturité et sa puissance à venir, de nombreuses traditions veulent que l’on contemple réellement le lever du soleil, généralement du haut de collines. Cette observation de l’arrivée du soleil devant avoir lieu à l’aube du 1er mai, la veille de Bealtaine est le moment à privilégier pour vos rituels et vos réjouissances.

Bealtaine est traditionnellement le moment clé de l’année pour la célébrations des mariages et s’adonner à la procréation. C’était souvent la dernière chance de l’année pour ceux qui se séparaient de pouvoir mettre un enfant en route avant Samhain, donc la sexualité était au coeur des célébrations.

Qui dit séparation et départ, veut aussi dire qu’il était temps de régler ses comptes : les impôts et les dîmes étaient récoltées à ce moment là de l’année, les obligations devaient être remplies, les promesses devaient être tenues. Ainsi, la magie opérant à Bealtaine peut être mise à profit pour protéger les vôtres (puisque nous sommes en plein dans la saison où la trêve hivernale prenait fin), vos intérêts et vos dûs. Par extension naturelle, c’est donc également le meilleur moment de l’année pour les malédictions, la magie nuisible et malveillante. En jeu, notamment : la fertilité. On peut maudire le camp adverse. C’est un temps propice à la divination guerrière, ce qui pourrait aujourd’hui se moderniser à travers la pratique de la divination concernant nos adversaires ou nos concurrents.

Pour se protéger de la magie nuisible et / ou destructrice observable à Bealtaine, on se sert énormément du sorbier. Si vous souhaitez protéger votre maison et votre entourage, que vous en avez sous la main ou l’occasion de vous en procurer, c’est le moment de l’année où ritualiser avec le sorbier.  Historiquement, les branches et les brindilles de sorbier étaient attachées en forme de croix avec de la ficelle rouge et placées aux portes et aux fenêtres, ou alors attachées à la queue des animaux domestiques, pour protéger les intérêts de ceux qui le souhaitaient. Cela permettait de contrer le pouvoir des sortilèges qui pouvaient être dirigés vers le foyer, tout  comme permettre de dissiper les énergies parfois hostiles de l’Autre Monde…

Et oui ! Car en tant que festival polairement opposé à Samhain, symbole de grands bouleversements (et non plus d’équilibre comme aux équinoxes ou de transitions continues comme à Lúnasa et Imbolg) Bealtaine est le moment avec Samhain où le voile entre les mondes est le plus fin. Les frontières sont minces, cela fait moins peur qu’à Samhain puisque les jours sont plus long, mais cela ne rend pas cette réalité moins menaçante, ou du moins puissante. Si Samhain est un moment propice pour traverser le voile et communiquer avec les morts, Bealtaine est un moment où le Sídhe est particulièrement accessible, présent…et donc, actif. Alors, prudence ! 

Sacrifices, feux de joie, fertilité, divination guerrière et magie protectrice… mais pas que.

An Amadán Mór … figure du fou, nommé aux début des célébrations afin de les animer. Il est le bouffon, celui qui fait n’importe quoi, mais surtout ce qu’il veut. L’aide chaotique aux transitions. Je le perçois moi même comme la symbolique du  retour de Lugh, le fougueux fils solaire des Tuatha dé Danann. A Bealtaine, donc, on se lâchait. 

Au-delà de l’aspect magique, c’était une célébration cathartique, un moment où tout était permis, et il fallait que cela soit mémorable. Les séparations qui suivaient la célébration pour une durée de six mois donnaient de plus grandes libertés encore, puisqu’il n’y avait pas la menace des lendemains honteux. 

En ce qui concerne le déguisement, l’archétype du « fou » occupe une place importante dans de nombreux festivals et rituels à cette époque de l’année. Comme le fou ne se limitait pas dans sa manière de vivre Bealtaine, il entrainait les autres festivaliers à en faire de même. 

Avant l’aseptisation de telles festivités, il est retraçcable que des exagérations flagrantes d’exploits sexuels, voire même des orgies aient été incluses dans le chaos général des parades, des foires et des rassemblements au cours desquels de nombreuses personnes étaient déguisées, ou du moins bariolées et sortaient avec vigueur des limites de leur comportement habituel.

Et le Sídhe dans tout ça ? 

Traditionnellement, les sorciers et les sorcières celtes peuvent profiter de l’affinement du voile au profit de l’Autre-Monde pour entrer en contact et même faire des pactes avec le Sídhe pour l’année qui vient. Elémentaux, fées et autres esprits de la nature sont particulièrement actifs en cette saison. 

J’en reviens donc à ma mise en garde précédente concernant le Sídhe, cette période de l’année leur étant particulièrement propice, il faut redoubler d’attention à l’égard de l’Autre-Peuple. Comme je l’ai mentionné un peu plus haut, il est tout à fait possible, et plus facile qu’à l’accoutumée, de faire des contrats ou des pactes avec le Sídhe lors de la nuit de Bealtaine. Méfiance donc, ces pactes ne sont pas souvent favorables aux mortels, l’Autre-Peuple n’étant jamais réticent à les leurrer. Au-delà des précautions habituelles à prendre dans vos interactions avec le Sídhe, gardez en tête que l’affinement du voile est une véritable occasion pour eux de nous jouer de vilains tours, tant dans nos maisons, nos jardins, nos rêves…

Et si on le conjugue au présent ? 

Bealtaine, aujourd’hui, c’est le temps de faire ses comptes. Prendre le temps d’évaluer ce qui nous est dû, ce que l’on se doit à soi, aux autres et inversement. Prise de recul donc, recherche d’équilibre dans les balances. Bealtaine marque l’emballement d’une course qui est menée depuis Samhain, tout ce que nous nous étions promis d’achever, mettre en oeuvre ou fait doit être remis à l’ordre du jour. On ré-organise ses priorités, la période de six mois qui se présente à nous jusqu’à Samhain est une période d’action.  On structure son emploi du temps de manière à être plus efficace, on se retrousse les manches et on s’y colle ! Un petit bilan de compétence peut-être bénéfique, tant en coven, qu’en famille, qu’en couple : qui fait quoi ? Où sont les talents des uns et des autres ? Comment mettre à profit les forces de chacun dans le groupe afin d’être au plus efficace ?Les nuits étant plus courtes, il faut s’assurer d’avoir un esprit bien clair et suffisamment de forces physiques pour aborder les journées et en tirer le maximum. La nature est en pleine expansion, et vous devriez l’être aussi.

Faire ses comptes, c’est aussi chercher à régler tout ce qui est en suspens depuis l’année passée ou même la saison sombre : clarifier les querelles, se poser les bonnes questions, changer de point de vue pour être au plus juste, dissiper les malentendus; faire la paix ou bien déclarer la guerre. 

Rituellement, comme à chaque quartier de l’année, vous pouvez organiser une veille et accueillir le soleil au matin du premier jour de mai. Il va sans dire que cette veille peut être plus festive que celle du solstice d’hiver, durant laquelle les prêtres et les prêtresses veillent solennellement, en gardien des angoisses de la plus longue nuit de l’année. Souvenez-vous de ce que j’ai écrit plus haut, vous pouvez veiller dans les réjouissances de groupe et la fête ! 


C’est également une célébration qui se veut alchimique, hiver et été, sombre et clair…eau et feu. L’eau a une importance quasi équivalente à celle du feu lors des célébrations de Bealtaine. C’est pourquoi je vous invite à recueillir de l’eau de lac, de mer, de rivière (ou même de la rosée) ayant capté les rayons du soleil s’étant levé à l’aube du 1er mai et à vous en servir toute l’année pour vos rituels de protection, de guérison et d’embellissement (lien avec la fertilité et l’amour). Mieux encore, vous pouvez vous y plonger alors que les premiers rayons du soleil embrasent l’atmosphère. 

Les Celtes, notamment les Irlandais, ne pratiquaient pas la coutume plus moderne (et anglaise par ailleurs) de l’arbre de mai. En revanche, si vous souhaitez vous rapprocher des rituels les plus traditionnels, vous pouvez orner un buisson (ou bouquet) de houx de brindilles et de feuilles d’aubépine, d’objets brillants, de coquilles d’oeufs peintes, de bijoux, de rubans multi-colores avant de le mettre en feu. 

Parce qu’évidemment, et j’y viens, Bealtaine est l’occasion d’allumer des feux. Si vous avez l’occasion de pratiquer en extérieur, en groupe ou même en coven, c’est le moment d’allumer deux grands feux et de passer entre eux lors des rituels. Si vous êtes seul ou en intérieur, deux bougies ou lanternes peuvent très bien s’y substituer. C’est le moment de poser vos intentions magiques. De brûler tout ce qui vous retient, vous affecte, d’en faire un sacrifice au feu afin de demander bénédiction et abondance dans vos projets. C’est le moment, comme pour le bétail à l’époque, de vous concentrer sur votre santé et votre énergie. Sur votre fertilité aussi. Pour les mariages ou les rites liés à la fertilité, vous pouvez également donner du genévrier frais aux feux de la célébration.

Evidemment, et bien que je n’y encourage personne, si Bealtaine est le temps de bénir et protéger, il est également un temps propice aux pratiques de la magie malveillante, destructrice ou offensive.  Soyez donc préparés. 

Lors de vos célébrations, vous pouvez essayer d’être au plus proches des traditions en nommant un fou qui animera la soirée, en faisant la fête plus que de raison, riez, dansez, buvez et mangez. Allez au-delà de vos propres limites en dépassant votre timidité par exemple, cassez une habitude qui vous fait la vie dure : lancez-vous un défi. Les règles sont comme en « suspens » dans ce chaos créateur, alors profitez-en pour vous découvrir sous un autre angle. OSEZ. Allez vers ce que votre coeur désire profondément, faites le comme un fou. 

Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de vous poser la question suivante :

Quel genre de feu je veux allumer dans ma vie et pour l’année qui vient ? 

Sur ce, je vous souhaite de belles célébrations – et attention à ne pas vous brûler : les feux de Bealtaine sont particulièrement voraces. 

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